« ESCALES » Off du Festival d'Avignon 2010
Vadim Piankov : la voix qui parle poète
Brel, Pouchkine, Apollinaire, Blok, Brassens ... en résidence aux Ateliers d'Amphoux, grâce à Vadim Piankov et Vadim Sher. Les deux artistes russes ont posé leur bagage poétique pour quelques jours à Avignon, avec « Escales », leur spectacle musical. Ces musiciens sont rares, surveillez-les.
Russe au regard vert mélancolique, Vadim Piankov est du genre poète fuyant, jamais où on l'attend. Insaisissable. TI est ici aujourd'hui, nul ne sait où demain. Né à Krasnodar, dans une bourgade provinciale soviétique, il apprend le théâtre puis monte à Moscou suivre des études de cinéma. Son destin bascule alors: il rencontre Brel. Le grand Jacques, sa fougue rebelle et son amour à vif, lui donnent le goût du français. Francophile sans un mot, il mime les poètes, pille les jolis mots de Vian, de Brassens, de Musset, de Nerval ou Verlaine, de Cocteau et Éluard ... et de Brel, évidemment.
Il passe en Belgique où sa notoriété s'établit, mais la France le méconnaît. Ses amarres lyriques y sont pourtant jetées puisqu'il y vit. Avec son ami pianiste-compositeur Vadim Sher, il façonne un univers traversé par une beauté sensible, dénuée de la moindre once de folklore. Vadim et Vadim, guitare et piano, Russie et France: couples bienheureux. Il n'est plus ni de russe, ni de français dans leur monde, car chacune des langues enrobe l'autre, verse dans j'autre, eau courante, onde lasse. La trame de cette étoffe poétique? Un rythme et un accent singuliers. Un timbre.
Si singulier ce rythme, si singuliers cet accent et ce timbre qu'ils identifient Vadim mieux que toute tentative biographique. Vadim Piankov fuit d'ailleurs toute caractérisation. Mais il est rattrapé par sa voix. Des badauds l'arrêtent dans la rue, pour l'avoir entendu quinze ans auparavant. D'autres le reconnaissent sans même voir son visage, parce qu'il chante derrière un rideau, dans un théâtre. Certains le traquent. Il fuit continûment.
Magique, mystérieux, rétif à tout didactisme, le spectacle musical des deux Vadim fait ressortir la beauté des « mains d'Elsa » chantée par Aragon, illumine le Plat Pays de Brel, avec ses « cathédrales pour uniques montagnes, et de noirs clochers comme mâts de cocagne. Où des diables en pierre décrochent les nuages, avec le fil des jours pour unique voyage ». Entonné par le rude Piankov, Brassens le magnifique émeut aux larmes dans sa Supplique pour être enterré sur la plage de Sète: « Déférence gardée envers Paul Valéry / Moi l'humble troubadour sur lui je renchéris ,1 Le bon maître me le pardonne. 1 Et qu'au moins si ses vers valent mieux que les miens, 1 Mon cimetière soit plus marin que le sien, 1 Et n'en déplaise aux autochtones. ».
Pas un moment qui pèse ou pose. Seuls une date, un auteur, une courte histoire, des touches impressionnistes balisent le voyage. Un jalon ou deux manquent peut-être? Qu'importe, l'on se perd avec plaisir dans les plus beaux vers de Mikhaël Lermontov, Vladimir Vissotski et Alexandre Blok, célèbres poètes russes, tant les compagnons de route Vadim Piankov et Vadim Sher sont sûrs. Sous le pont de leurs bras passent d'éternels émois, mains dans les mains, face à face, leur pont Mirabeau enjambe toutes les frontières, car Vadim Piankov ne parle ni russe ni français. Il parle la langue des sensibles et des tendres. Il parle poète.
Cédric Enjalbert
Auteur, compositeur, interprète: Vadim Piankov Pianiste, arrangeur, compositeur: Vadim Sher Lumière, régie: Samuel Zucca
Photographe: Joël Mathieu
Les Ateliers d'Amphoux. 10-12, rue d'Amphoux. 84000 Avignon